
La récente condamnation à mort in absentia de l’ancien président Joseph Kabila Kabange par la Haute Cour militaire de la République démocratique du Congo a fait couler beaucoup d’encre. Plus qu’un verdict, ce procès soulève des questions fondamentales sur l’état de notre justice, la cohésion nationale et la vision que nous avons de l’avenir du Congo.
À mon sens, ce procès ne fut qu’un spectacle judiciaire, coûteux, politisé, et surtout, déconnecté des priorités urgentes du pays. Plus de deux millions de dollars ont été dépensés en honoraires d’avocats dans une procédure où la Cour elle-même s’est déclarée incompétente sur plusieurs charges. Dans un pays où l’Est est en feu, où la pauvreté étouffe les foyers, et où l’unité nationale est fragile, pouvait-on vraiment se permettre un tel gaspillage ?
Je suis une survivante de l’exil imposé par le régime Kabila. J’ai fui, à 29 ans, les menaces liées à mes enquêtes sur les groupes armés opérant dans l’Est du pays, dans un climat de répression mêlant les intérêts du régime de Kinshasa à ceux de Paul Kagame. Seize années d’exil au Royaume-Uni m’ont appris la résilience, mais aussi la douleur de la distance et du déracinement. J’ai porté, chaque jour, les stigmates de l’humiliation, du racisme, et de l’éloignement de ma terre natale.
Et pourtant, je ne peux pas soutenir une justice qui divise.
Car Joseph Kabila, malgré les nombreuses zones d’ombre de son règne, reste le quatrième président de la République, et surtout, l’auteur de la première passation pacifique du pouvoir dans l’histoire du Congo. Ce geste historique, en 2019, a ouvert la voie à une alternance démocratique que nous devons chérir. Le Président Félix Tshisekedi, aujourd’hui au pouvoir, est lui-même le fruit de cette transition.
Dès lors, une condamnation à mort, même symbolique, d’un ancien Chef de l’État — sans sa présence, sans débat contradictoire, sans garantie d’équité — risque non pas de rendre justice, mais de déchirer le tissu social. Elle affaiblit l’image du Congo sur la scène internationale, polarise l’opinion, et offre à nos ennemis intérieurs et extérieurs une opportunité de saper notre stabilité.
La RDC a besoin de vérité, de réparations et de justice. Mais celle-ci ne doit pas être un instrument de vengeance politique. Une justice qui blesse ne construit pas ; une justice qui humilie ne réconcilie pas.
Le peuple congolais mérite mieux. Nos enfants méritent d’hériter d’un pays qui panse ses plaies, qui regarde son passé en face, mais qui choisit de se projeter dans l’avenir avec sagesse et dignité. Nous devons apprendre à juger sans haïr, à condamner sans détruire, à construire sans exclure.
C’est dans cet esprit que je lance un appel solennel au Président Félix-Antoine Tshisekedi Tshilombo. En tant que garant de l’unité nationale, il a la responsabilité morale de veiller à ce que la justice ne soit pas détournée de sa mission première : dire le droit dans l’intérêt de la nation, non dans celui d’un camp politique.
Il ne s’agit pas ici de défendre l’impunité. Il s’agit de préserver la paix, de préserver l’avenir. En temps de guerre, dans une nation assiégée par des milices, fragilisée par la corruption et la division, chaque acte d’État doit être pesé à l’aune de son impact sur la cohésion nationale.
L’histoire est en marche. Le monde entier a vu ce procès. Et demain, l’histoire jugera non pas la seule figure de Joseph Kabila, mais la manière dont nous aurons traité notre passé pour construire notre avenir.
Je rêve d’un Congo réconcilié, fort, digne, où la justice est rendue au nom du peuple, non à la gloire des régimes. Ce rêve est possible — à condition de choisir la paix plutôt que la revanche.
Dr. Débora Kayembe Buba
Ancienne Rectrice de l’Université d’Édimbourg | Chercheuse affiliée à Harvard | Juriste et militante des droits humains.
